Archéologie et Grande Guerre

Il y a quelques semaines, je suis allée à un colloque consacré à l’archéologie et la Grande Guerre à l’ENS. C’était plutôt pas mal même si j’y allais surtout pour une intervention sur l’Italie en prévision de notre voyage de cet été et que, pas de chance, elle a été entièrement faite en italien sans traduction. La coordinatrice a dit « Oui mais bon tout le monde parle italien ici non ? » Eh ben non.

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Heureusement, il y avait aussi plusieurs interventions en français dont l’une m’a particulièrement marquée.  Il s’agissait d’une présentation d’un archéologue et historien français très connu de l’époque, Camille Jullian et de l’évolution de sa pensée pendant la Grande Guerre. Si au début ses écrits sont très objectifs sur le mode de vie des « Germains » et sur leurs interactions à l’âge de fer avec les populations méditerranéennes, on voit s’opérer à partir de 1914 un glissement dans sa façon de s’exprimer. En gros, il se met à dire que  les agissements des peuples germains des époques anciennes expliquent le comportement des Allemands du début du 20ème siècle. Les Germains ont bâti toute leur civilisation sur le métal, affirme-t-il, ce qui les a conduits à envahir les territoires voisins. Donc tout prouve que leur nature même est d’être brutaux, âpres au gain, belliqueux etc… Pas étonnant qu’ils viennent nous envahir aujourd’hui ! Cette analyse se poursuit tout au long de la Guerre (un basculement commun à beaucoup d’intellectuels de l’époque) et on voit Camille Jullian devenir de plus en plus en plus virulent envers le peuple germain et sa « mauvaise nature ».

L’opinion d’un archéologue peut sembler anecdotique à côté de tout ce qui s’est passé pendant la Première Guerre, mais il faut savoir qu’il a été consulté par des hommes politiques sur le sort de l’Allemagne au moment du traité de Versailles en 1919 et qu’il a tout simplement proposé la dislocation de l’état en petits länders, idée qui n’a finalement pas été retenue.

L’intervenant termine sa présentation. Les applaudissements fusent et tout le monde rit et  se gargarise du pauvre Camille Jullian, de ses envolées racistes, de sa partialité. Moi, je me sens un peu mal parce que je pense à ce qui se passe aujourd’hui. L’archéologie ou l’histoire de l’art paraissent de prime abord très éloignées de la guerre. Nous avons tous en tête l’image d’un savant un peu distrait ou d’un historien dandy complètement coupés du monde penchés sur un tesson de vase ou admirant un tableau dans un musée. Mais en fait le patrimoine peut être aussi une arme.

En 1916, une exposition a eu lieu au Petit Palais intitulée « Le patrimoine détruit par les Allemands » qui montrait à l’aide de photos et de sculptures endommagées comment les Allemands détruisaient les fleurons de notre art et de notre architecture. En 2016 au Grand Palais une exposition a eu lieu intitulée « Sites éternels » qui présentait à l’aide de reconstitutions 3D les grands sites détruits par Daech en Syrie et en Irak.

Cela montre que la destruction des grandes réalisations artistiques d’un peuple est une arme très efficace car elle a une très grande portée symbolique. Mais cela montre également comment la destruction de ces sites peut être utilisée comme propagande pour nous faire cautionner des interventions militaires.

Au colloque les gens riaient parce que Camille Jullian présentait les Allemands comme des barbares et que cela ne correspond naturellement pas du tout à ce que sont nos relations avec eux aujourd’hui. Mais ceux qui disent que nous avons raison d’être en guerre aujourd’hui seront-ils ridiculisés demain ? Les réponses nous dépassent et ce n’est pas notre rôle d’en trouver, mais plutôt de partager ce genre de questions qui vient à l’esprit quand on se lance dans un blog qui parle d’hier et d’aujourd’hui…