Berlin ne meurt jamais

 

            Nous voilà chez nos amis Nicolas et Arnaud dans leur bel appartement de Moabit, dans le centre de Berlin, autour d’un thé glacé – on fait une pause sur la vodka. Il est près de minuit. Ils rentrent tout juste de Paris où ils ont passé les fêtes. Nous on est arrivées en milieu de journée de Poznań, on a mis la mère d’Hélène dans la navette de l’aéroport et on prolonge les vacances pour deux jours ici. Bon, on a failli rester bloquées dans une forêt du Brandebourg et ça nous a fait bizarre quand le train s’est arrêté dans une petite gare du nom de Berkenbrück et que le contrôleur a demandé à tout le monde de descendre à coups de « Raus ». Mais on avait juste percuté un cerf, un TER est arrivé dans le quart d’heure et on a pu arriver intactes à Berlin.

            « On a cherché des lieux Première Guerre pour vous, mais c’est pas évident… »

            Tu m’étonnes ! On a cherché nous aussi mais incroyable, dans cette ville marquée par l’histoire, presque rien ne rappelle notre période fétiche.

            « J’ai bien trouvé un truc, commence Arnaud. J’ai vu ça dans l’expo « Deutscher Kolonialismus » au Deutsches Historiches Museum, c’est le camp de prisonniers de Wünsdorf. » Il nous appâte avec une belle histoire de soldats coloniaux, nos yeux brillent, on frétille d’envie, on est au taquet ! « Mais bon le seul problème, c’est que c’est super loin et qu’on n’est pas sûrs qu’il reste quoi que ce soit. »

            On sort une carte, on consulte horaires et lignes de transport, on google à tout va et il faut se rendre à l’évidence : ce qui pourrait faire l’objet d’une excursion aventureuse et d’un pique-nique entre les pierres tombales aux beaux jours nous fait bien moins tripper en ces derniers jours de décembre.

            « Ben sinon on n’a qu’à aller voir l’expo ? » Nicolas ne l’a pas vue, en plus le musée est juste à côté d’un mémorial qu’on veut voir, autrefois consacré à la mémoire des combattants de la Première Guerre avant de voir ses attributions élargies à l’ensemble des victimes de plus ou moins toutes les guerres. (Ça en fait du monde.)

            Ça sera donc l’expo, vendu. Et pour l’instant tout le monde au lit !

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            En attendant les garçons cet après-midi, on a laissé nos bagages à la consigne de la Hauptbahnhof pour se balader. Moi dès la sortie du train je m’attendais à croiser soldats et mitraillettes, gens inquiets et policiers suspicieux – l’attentat du marché de Noël n’était que la semaine dernière. Mais rien de tout cela. La ville calme comme un lendemain de fêtes et pendant trois jours personne qui ne demande à fouiller nos affaires à l’entrée des musées, monuments ou magasins. C’est fou comme on s’habitue vite à certains gestes. C’est devenu un réflexe pavlovien pour moi d’ouvrir mon sac quand j’entre quelque part. Ça n’intéresse personne, vraiment ? S’il vous plait ?

            On prend le S-Bahn pour Alexanderplatz où se tient encore un marché de Noël. Il en reste plusieurs dans la ville, même après Noël, même après les attentats. Pareil qu’à la gare, pas de dispositif de sécurité particulier, les gens calmes, pas mal de touristes. Alors on commence par manger là, au pied de l’iconique Fernsehturm, au cœur d’une ville maintes fois résiliente.

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            Il y a cent ans exactement, Berlin vivait l’hiver des navets. Un terrible hiver où même les pommes de terre manquaient. Après deux ans de guerre, l’enthousiasme patriotique des premiers jours était bien retombé. Le blocus opéré par les Anglais depuis le début du conflit affamait le pays. La famine arrivait ainsi que des épidémies profitant des faibles défenses immunitaires de la population : grippe, tuberculose, scorbut mais aussi syphilis. Rationnement et marché noir étaient devenus le quotidien des Berlinois. C’est sur ce terreau que se développe au fur et à mesure l’hostilité à la guerre qui prospère en 1918 et éclot en grèves et manifestations ouvrières de grande ampleur attisées par le vent de révolution venu de Russie.

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            Nous voilà place Rosa Luxemburg à dix minutes d’Alexanderplatz. Il y a un théâtre devant nous, un cinéma parfaitement vintage, le Babylon, avec de grandes affiches de Metropolis, quelques cafés fermés et le siège du parti Die Linke (quelque chose comme le Front de Gauche). Sur le sol, tantôt sur le trottoir tantôt sur la chaussée, des citations de Luxemburg qui, même si nous ne les comprenons pas bien, rappellent la présence de cette femme qui passa une grande partie de la Première Guerre en prison à cause de son combat pacifiste, marxiste et antinationaliste – spartakiste quoi. Une statue d’elle monte la garde devant le bâtiment du quotidien d’extrême-gauche Junge Welt, devant l’affiche d’une expo consacrée à Castro. Au lendemain de la Guerre, Luxemburg est de toutes les manifestations et insurrections qui agitent Berlin, elle co-fonde le Parti communiste allemand tout en s’opposant à l’usage de la terreur prôné par d’autres militants. On le devine, elle n’a pas que des amis. Un jour de janvier 1919, elle est assassinée par des militaires et son corps jeté dans un canal du Tiergarten.

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            Sur la pelouse triangulaire au centre de la place, on regarde la Fernsehturm à travers une sculpture représentant un genre de roue en acier. Quelqu’un a gravé des cœurs et des phrases sur les bras de la roue comme : « Stop buying stuff » et « Love is the answer ». Moins profond que les citations de Luxemburg mais toujours efficace. Moi en tout cas j’ai envie d’en savoir plus sur elle, peut-être pour un prochain post ?

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            On remonte vers Prenzlauer Berg en traversant le cimetière. On est comme ça : une balade dans un cimetière un jour de décembre à Berlin, ouais ! Il ne fait pas trop froid, les couleurs du ciel changent sans arrêt et donnent de belles lumières, le cimetière a cette atmosphère moussue et poétique qu’on aime. Moi je suis obsédée par une seule chose : trouver une stèle avec quelqu’un qui est mort entre 1914 et 1918. Je suis tarée, je sais, aussi con que notre Ruby qui renifle une piste et ne calcule rien d’autre autour d’elle. Curieusement, il y a beaucoup de gens morts avant et beaucoup de gens morts après, pas beaucoup entre ces deux dates. Les soldats ont de toute façon leurs propres cimetières. Mais finalement, je la trouve, ma tombe. Un dénommé Erich Freier né en 1891 et mort en 1916 avec une épitaphe qui parle de mémoire, de gratitude, d’amour, de fidélité et de résurrection. Voilà, je n’ai aucune idée si le brave Erich a participé aux combats, mais il était en tout cas de cette génération où les fils mouraient avant les pères, comme en témoignent les dates du Auguste enterré avec lui, né en 1865 et mort en 1945.

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            Après une bonne boisson chaude à côté de la Wasserturm de Prenzlauer Berg, quartier équivalent de notre 11ème arrondissement avec son histoire ouvrière et sa boboïsation que nous ne sommes pas en position de critiquer, on retourne vers Moabit où nous attend le super spa à côté de chez les garçons. Oui, parce que des fois on fait des trucs funs et agréables qui n’ont rien à voir avec la guerre. Et après une journée de train et de balades en plein hiver, c’est juste le pied. On évite de peu une averse de grêle et ensuite quelques heures de bonheur (naturiste comme il se doit) nous attendent entre saunas, hammams, piscines en intérieur et en extérieur et salles de repos dans un décor style Bali – pas mal.

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            Donc le lendemain c’est parti pour une journée mémoire ! On embrigade Nicolas, Arnaud ayant la bonne excuse de devoir reprendre le boulot pour y échapper. Sur notre liste on avait donc repéré la Neue Wache, ou Nouvelle garde. C’est sur Unter den Linden, pas loin de l’île aux musées parmi de nombreux bâtiments de style néo-classique et d’ailleurs on dirait un petit temple romain. L’intérieur est totalement vide à l’exception d’une statue qui rappelle une Pieta : une femme qui pleure la mort de son enfant recroquevillé entre ses jambes. Elle est éclairée par un puits de lumière vertical. Ça donne une ambiance vachement solennelle. Il y a un petit bouquet de fleurs déposé devant elle, je me demande si c’est pour les attentats.

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            A l’origine le bâtiment était un poste de garde, converti en tombe du soldat inconnu et mémorial aux victimes de la Première Guerre dans les années 1930. Puis sous la RDA il est devenu le mémorial des victimes du fascisme et du militarisme et maintenant celui des victimes de la guerre et de la tyrannie. A Berlin, même les mémoriaux ont une histoire multiple.

            La statue dedans, on la doit à l’artiste Käthe Kollwitz. Sculptrice et dessinatrice reconnue, elle a perdu un fils sur le champ de bataille en 1914. La guerre et surtout les conditions de vie pendant cette période l’ont beaucoup inspirée après ça. Proche des socialistes dont on parlait tout à l’heure, pacifiste, elle est aussi attachée au quartier de Prenzlauer Berg où elle vivait et où nous avons descendu hier une rue qui porte son nom.

            Après cet échauffement, nous voilà bien en jambe pour la fameuse expo qu’Arnaud nous a vendue. C’est immense, passionnant, très dense. Parfois quand on pense à la guerre de 14, on a l’impression que la violence démesurée de ce conflit sort un peu de nulle part. C’est parce que les années 1890-1900 sont toujours omises des cours d’histoire, et pourtant tout est déjà là avec la violence incommensurable des colonisations et les premiers génocides. Je trouve que c’est vraiment à l’honneur de l’Allemagne de savoir regarder cette histoire en face.

            Mais je vous ai promis une histoire de soldats coloniaux, alors la voici ! On est en pleine Première Guerre et les Allemands ont des prisonniers à ne savoir qu’en faire. Les soldats alliés étant d’origines hyper variées, venant aussi bien du Maroc, d’Inde que d’Asie centrale, une idée vient aux Allemands : et si on essayait d’en recruter quelques-uns ? C’est de bonne guerre. Voilà donc les soldats musulmans des colonies françaises et anglaises regroupés dans le camp de Wünsdorf, ou Halbmondlager (soit camp de la demi-lune), pas loin de Berlin. Et là on leur bourre le mou, en mode : « Mais nous on est amis avec les musulmans, regardez on est alliés avec les Ottomans, venez combattre à nos côtés contre ces saligauds qui vous oppriment. » (Sur ce dernier point, ils n’avaient pas tort.) Et de continuer : « Mais on vous aime beaucoup, d’ailleurs on va construire une mosquée rien que pour vous, et puis pas de problème pour faire le ramadan et manger halal etc etc. » La légende de ce camp veut que les prisonniers y aient été particulièrement bien traités, mais j’ai trouvé cet article qui tempère quelque peu. On a parlé du blocus et de la famine tout à l’heure. Evidemment les prisonniers étaient soumis au même régime et donc mal nourris. Ajoutez le froid, le travail forcé et les représailles en cas de refus de coopérer. Le reste, c’était juste de la propagande.

            La mosquée n’existe plus depuis longtemps et au final la stratégie des Allemands ne s’est pas avérée très efficace. Mais il reste quelque chose d’extraordinaire qu’on trouve là dans l’expo : des enregistrements des voix de ces hommes. Un groupe de linguistes en effet a profité de l’occasion, si on peut dire, pour échantillonner tous les dialectes et accents qu’ils avaient sous la main. L’expo montre des grands tableaux de classifications, par exemple « Français », divisé en « Français blancs » et « Français de couleur » ; dans « Français blancs » on trouve les dialectes de métropole comme le picard, le gascon, le provençal ou encore le basque, le catalan et le corse ; dans « Français de couleur » il y a l’arabe, le berbère, le cambodgien, le bambara ou encore le yoruba.

            L’idée était de recueillir les « voix du monde ». On demandait aux prisonniers de parler trois minutes trente, soit la durée des disques disponibles à l’époque. A la base ils devaient dire un texte imposé. On entend par exemple un soldat népalais raconter la parabole du fils prodigue en anglais. Mais souvent les prisonniers racontaient ce qu’ils voulaient et notamment leurs expériences de la guerre ou pourquoi ils allaient rallier l’armée allemande ou encore ils récitaient un poème, une chanson. Et nous voilà, dans un musée de Berlin en 2016, l’oreille collée contre un écouteur qui nous absorbe dans un enregistrement made in 1916. Je ferme les yeux et c’est une voix hésitante parasitée par quelques grésillements mais encore tellement vibrante, la voix du poète et fermier tunisien Sadak Ber-resid qui déclame en arabe un poème de sa composition. Je ne comprends pas les mots mais je l’écoute plusieurs fois, j’écoute l’intonation de ses phrases, le grain de sa voix un peu rauque, gutturale, et c’est de loin l’expérience de mémoire la plus bouleversante depuis qu’on a commencé le projet, plus fort que de juste lire un témoignage, plus fort que d’arpenter les cimetières militaires. Comme une poignée de main à travers le temps.

            A Berlin, l’histoire parle.

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Sur Berlin pendant la Première Guerre : Scriba Arnulf, « Berlin pendant la guerre 1914-1918 », Cahiers Bruxellois – Brusselse Cahiers, 1F/2014 (XLVI), p. 181-197.