Dans la bibli de Ruby

 

Salut la compagnie, ça fait un bail ! Je suis sûre que comme mes maitresses vous pensiez que je passais l’hiver à dormir dans mon panier en ronflant et en pétant très fort. Héhé. Mais j’ouvre l’œil moi. Ben oui, parce que je les vois venir, les deux humaines là, à parler voyages, à laisser trainer des indices qui peuvent pas échapper à mon flair légendaire : récits de voyage, guides touristiques et même des cartes qui prennent tout le mur. Alors moi aussi j’ai décidé de me préparer pour nos prochaines aventures, de me documenter quoi. Je suis curieuse de ces drôles d’humains qui partent dans une boite qui roule mais qui apparemment ne peuvent pas se passer de nous. J’ai trouvé un livre au poil pour en savoir plus, c’est le « Voyage avec Steinbeck » (jamais entendu parler de ce monsieur) écrit par l’illustre Charley (c’est une star de la culture canine, sachez-le).

Charley a une histoire rigolote et qui me fait penser à moi. Lui il a grandi ici en France, à Paris même dans le quartier de Bercy. Et puis il a traversé le grand océan et s’est retrouvé avec un maitre bizarre là-bas de l’autre côté. Moi, comme vous savez peut-être, je viens de Marie-Galante et on m’a envoyé jusqu’ici pour prendre soin de mes deux maitresses. Ah c’est compliqué cette organisation, mais bon c’est notre mission vis-à-vis du genre humain, on essaie de les aider. J’aurais sûrement pu trouver mieux, mais qu’est-ce que vous voulez, ces deux-là avaient besoin de moi. Comme monsieur Steinbeck avait besoin de Charley.

Pauvre Charley ! Il s’est retrouvé embarqué dans une boite qui roule des premières feuilles qui tombent jusqu’à la neige ! Moi je déteste la neige. C’est très froid. Je boycotte toutes les promenades dès qu’il y en a même si les maitresses aiment s’ébattre dedans. Quelle drôle d’espèce. Donc le voilà, Charley, sur les routes des Etats-Unis, et il y en a des routes là-bas. J’espère que les maitresses ne partiront jamais aussi longtemps mais les connaissant on n’est à l’abri de rien.

Et donc le voilà, réveillant son maitre le matin, montant la garde, allant faire les présentations, éloignant les gens bizarres, recevant les invités, écoutant patiemment son maitre parler au volant, ses considérations sur la société, la vie, l’avenir, ses confidences, tous ces trucs chiants d’humain, sans jamais s’endormir, le réconfortant quand il est trop déprimé par sa propre espèce, sacrifiant son confort et sa propreté pour la crasse du voyage, supportant même un vêtement ridicule pour ne pas se faire tirer dessus par des chasseurs.

Monsieur Steinbeck a le même hobby bizarre que mes maitresses de se promener sur des anciens champs de bataille. A un moment il emmène Charley à Little Big Horn, comme si ça lui faisait quelque chose à Charley, de voir là où plein d’humains se sont entretués. Qu’est-ce qu’on est censé faire dans ces cas-là, qu’est-ce qu’ils attendent de nous ? Moi dans le doute je pisse un peu partout.

Bref, tout ça pour à peine quelques biscuits. Et une halte bien-être à Chicago, c’était un minimum. Les humains ne se rendent pas compte que leurs vacances c’est un sacré boulot pour nous !

Quant à Charley : un caniche selon mon goût ! Calme, assez gentleman pour renifler une femelle de temps à autre et prêt à en découdre avec des ours même si ces crétins d’humains nous refusent toujours une bonne partie de chasse. Moi par exemple j’ai jamais le droit de courir après les chats dans la rue.

Je dois quand même dire que parfois les humains sont pratiques, et notamment quand on tombe malade. Il faut leur rendre ça, c’est une espèce très dévouée. Monsieur Steinbeck s’occupe très bien de Charley quand il n’arrive plus à pisser tellement il a froid. Il engueule même le mauvais véto et donne de ses propres médicaments à Charley. Moi mes maitresses elles sont toujours soucieuses quand j’ai un pet de travers. Elles se décarcassent pour moi, les braves humaines. J’ai même un manteau maintenant. Mais je n’ai encore jamais eu de gâteau d’anniversaire, contrairement à Charley. Je devrais faire valoir mes droits.

Bref, j’ai bien aimé ce livre. Monsieur Steinbeck n’est pas un mauvais bougre et il admet régulièrement son infériorité vis-à-vis de Charley. J’aime cette lucidité.

Ça m’a fatigué tout ça moi. C’est dur la vie de journaliste canin. Je m’en vais méditer dans mon panier au dur destin des chiens voyageurs.

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