Pendant ce temps au Levant #2 : dans le désert avec Gertrude Bell

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J’avoue, j’ai été injuste envers Lawrence. Il mentionne une femme, Gertrude Bell (UNE femme en 400 pages.) Elle est passée par le même désert avant lui et son nom se perd dans une énumération d’explorateurs qui ne rend justice ni à la dame ni à l’amitié qui les liait tous les deux.

On parle d’elle aujourd’hui comme du pendant féminin de Lawrence. Ils étaient amis malgré le fait qu’elle ait vingt ans de plus que lui, s’étaient croisés de nombreuses fois depuis des fouilles archéologiques à Karkemish à cette photo de deux vagabonds usés assis côte à côte sur des ruines à la conférence du Caire en 1921, lui qui fait petit garçon mal à l’aise dans son costume et elle grande dame perdue au regard déçu. Et il y avait de quoi être déçu, à cette conférence du Caire. Mais n’allons pas trop vite.

Si je devais résumer Gertrude Bell, je la situerais quelque part entre Bree Van de Kamp et OSS 117. Héritière d’une famille fortunée de la bourgeoisie industrielle progressiste, c’est le genre de femme qui s’est battue pour pouvoir étudier mais s’oppose au vote des femmes, part à l’aventure en bravant les recommandations des autorités mais emmène porcelaine et dentelle dans le désert, une mondaine mais qui refuse les soupirants, qui n’occupe longtemps aucune fonction mais laisse sa carte de visite au moindre émir qu’elle croise.

C’est fou le pouvoir des mots. Si j’entends « Mésopotamie », je pense berceau de la civilisation et de l’écriture, jardins suspendus, Ishtar, Babylone, des vestiges qui ont gentiment meublé nos grands musées européens, bref des trucs un peu classe. Et puis il suffit de penser « Irak » et tout disparait, cette fois je vois la guerre, le fanatisme religieux, la dictature, trop de moustaches, le pétrole, bref le bordel.

On parle pourtant du même endroit situé pile au milieu de l’Eurafriquasie. Je peux tracer une ligne verticale d’Aden à Arkhangelsk, une ligne horizontale de Beyrouth à Shanghai, une diagonale de Bruxelles à Calcutta et une autre de Bamako à Vladivostok : elles passent toutes par là.

Alors à quel moment est-on passé de « Mésopotamie » à « Irak » ? Je vous le donne en mille : après la Première Guerre.

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En 1914, des troupes britanniques, c’est-à-dire principalement des soldats indiens, débarquent à Bassorah. Une contrée humide et chaude pas hyper sympathique à la confluence du Tigre et de l’Euphrate. Mais les Anglais, qui ont déjà goûté au pétrole koweitien, en redemandent. Et puis comme on a vu, l’Irak c’est très central : pratique sur la route des Indes.

De Bassorah, l’idée est de remonter vers le nord avec Bagdad comme objectif et de prendre la région à l’empire ottoman. Les hostilités dureront tout le temps de la Guerre, avec les deux batailles de Kut-el-Amara qui coûteront la vie à des dizaines de milliers d’hommes.

Pendant tout ce temps, Bassorah fait office de base arrière. Les troupes arrivent et repartent, les nouvelles, les marchandises. C’est là qu’on retrouve Gertrude Bell.

A presque cinquante ans, elle a bien roulé sa bosse dans le coin. Des années de voyages d’agrément, sa connaissance des lieux et son réseau qui va des salons des diplomates européens aux campements des cheikhs arabes lui ont finalement attiré l’attention et la reconnaissance des autorités. C’est bien connu, en temps de guerre on a besoin de tout le monde, même des femmes.

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Au début de la Guerre la grande voyageuse reste pourtant en Europe, s’engage pour la Croix-Rouge à Boulogne-sur-Mer où elle doit retrouver la trace des soldats dont on n’a plus de nouvelles. L’homme qu’elle aime meurt à Gallipoli en 1915 alors qu’elle est rentrée à Londres. Le monde qu’elle connait disparait peu à peu.

A ce moment-là au Caire, un petit groupe d’officiers exaltés et francs-tireurs planent au-dessus de l’empire ottoman en train de se défaire et convoitent la meilleure part de la charogne. C’est l’Arab Bureau qui met en place l’opération Intrusive. Bell y est appelée et retrouve là-bas son « beloved boy » Lawrence. Comme le dit leur supérieur, Hogarth : « C’est sur les rapports de miss Bell que Lawrence a imaginé les campagnes arabes de 1917 et 1918. » Elle a déjà croisé les Abou Tayi et les Howeitat que Lawrence va tenter de rallier à sa cause.

On les imagine tous les deux, éduqués dans le dogme du progrès qui a justifié la vague de colonisations de la fin du 19ème siècle, emplis de cette supériorité qui les fait considérer les populations locales comme de « grands enfants ». (Des femmes aussi peuvent être paternalistes.) Lawrence parle de « natures primitives », le mot race n’est banni pour aucun d’entre eux, au contraire ils l’utilisent avec une candeur aujourd’hui franchement déconcertante.

Bien sûr il y a mille raisons d’être fascinés par eux. Misfits, ils l’étaient certainement, inadaptés à une société trop étriquée pour leur soif d’apprendre et d’exceller. Certainement il leur a été difficile de trouver leur place dans un monde qui les voyait comme des étrangetés, des êtres contre-nature.

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Mais si c’était eux, au fond, qui s’étaient comportés en grands enfants ? Utilisant le monde comme terrain pour leurs jeux, persuadés du bien-fondé de leur mission. Oui, des enfants coupables d’une dangereuse naïveté. Faire du monde le décor de ses ego-trips, ça n’a pas grand-chose d’héroïque.

Et les deux ont perdu. On retourne au Caire en 1921, conclusion d’une série de conférences auxquelles ils ont été assidus et défendu leurs visions. Lawrence avait promis le trône de Syrie à Fayçal mais la Syrie ira à la France. Bell défend tout et son contraire : le nouvel état régional irakien doit-il être un protectorat britannique ou indépendant ?

Les Britanniques sortent les ciseaux et créent deux états du territoire qu’ils se sont arrogé : l’Irak et la Jordanie, donnés aux fils de Hussein, deux princes sans couronne ni attaches locales. L’Irak pour Fayçal, la Jordanie pour Abdallah.

« C’est une question ouverte de savoir si nous ne faisons pas plus de mal que de bien à ces gens, surtout maintenant que notre civilisation s’écroule. Mais nous ne pouvons les laisser seuls ; ils ne le seraient pas de toute façon, et (…) le monde bouge, même en Arabie. »

Les gagnants de cette histoire s’appellent plutôt Mark Sykes (qui les méprisait tous les deux) ou François George-Picot, qui ont donné leur nom à cet accord dont on parle encore beaucoup ces jours-ci ; mais aussi leurs supérieurs Grey et Cambon ; lord Balfour et sa fameuse déclaration sur la création d’un foyer national juif ; ou encore St John Philby, agent britannique formé par Bell qui soutiendra le rival d’Hussein, Ibn Séoud, et accompagnera la création de l’Arabie Saoudite.

L’état irakien voit le jour en 1921. Fayçal le sunnite a besoin d’un coup de main pour se faire accepter par ses nouveaux sujets de toutes obédiences (chiites, kurdes, chrétiens, juifs…). Bell jouera ce rôle-là. Mais aussi vite qu’elle était devenue indispensable, elle devient indésirable ou plutôt inutile. Fayçal se passe bientôt d’elle. La voilà remisée au département d’archéologie de Bagdad où elle reste jusqu’à sa mort en 1926.

En 1925, Mossoul (ex Ninive) et le Kurdistan sont intégrés au royaume de Fayçal. On y découvre d’énormes ressources pétrolifères. Les ennuis commencent à peine.

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Et bien sûr, ce n’est pas plus le moment de prévoir un roadtrip sur les traces de Bell que sur celles de Lawrence. Bassorah-Bagdad, on va attendre un peu. C’est pour ça que je vous ai remis des photos du Wadi Rum en Jordanie. Après tout, il n’y a aucun désert de la région que Bell n’ait arpenté.

A lire sur Gertrude Bell : Christel Mouchard, Gertrude Bell, archéologue, aventurière, agent secret, Tallandier, 2015 (les citations de cet article en sont extraites).