Pendant ce temps au Levant #1 : dans le désert avec T.E. Lawrence

 

Dans les VHS de ma grand-mère, non loin de Karen Blixen qu’on a déjà évoquée, se trouvait le flamboyant Lawrence d’Arabie. Oui, celui avec la musique hyper emphatique de Maurice Jarre, les paysages de désert en Technicolor et ce mec aux yeux incroyablement bleus qui s’agite dans sa jolie robe, ambiance plus Priscilla folle du désert que James Bond. L’action se passe vers 1916, ça ne serait pas le moment rêvé pour lire ce que le vrai T.E. Lawrence raconte dans La révolte arabe ?

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Je garde du film le souvenir d’images superbes, de longues marches dans le désert, de quelques scènes d’action mais aussi de discussions et de négociations auxquelles bien sûr je ne comprenais strictement rien. J’en aimais la beauté, le personnage avait ce truc ardent qu’on ne pouvait qu’admirer mais je m’ennuyais aussi en le regardant.

C’est un peu pareil avec le livre. Déjà sans la musique on perd tout romantisme. Et – surprise – le héros du film n’a pas grand-chose à voir avec l’auteur du livre. Si je devais adapter cette histoire au cinéma, j’opterais pour le western. Tous les ingrédients sont là : on chevauche dans le désert, on a faim ou soif, on est aux prises avec un environnement hostile, des alliances se font et se défont, on cherche des armes et de la dynamite, on pille ou on copine avec les voisins au gré du vent, et un beau jour on fait sauter un train, on attaque la diligence, on convoie des lingots d’or dans la neige et après on a faim, on a soif, on cherche de nouvelles armes, de nouveaux lingots d’or, de nouveaux alliés, on tue de nouveaux ennemis et surtout on vit entre hommes. Bref, c’est aussi Les Sept mercenaires.

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Je resitue le contexte ? Au début de la Guerre, une partie de la péninsule arabe et le Levant sont encore sous domination ottomane. Les Anglais, qui lorgnent un tout petit peu sur ce joli territoire ensoleillé (c’est vrai, ils n’en ont pas beaucoup du soleil), décident de remonter autant qu’ils peuvent de l’Egypte vers la Palestine et jusqu’en Syrie. La révolte arabe est une partie du plan pour faciliter tout ça. C’est là que Lawrence intervient : il doit s’assurer que les tribus arabes se coordonnent face aux Ottomans soutenus par l’Allemagne et pour ce faire leur distribue armes, lingots d’or et promesses à gogo.

« Cette guerre était pour moi un effort incessant de la pensée : je cherchais à me mettre dans la peau des gens, à faire accepter aux Arabes la Révolte comme une chose toute naturelle et légitime, et à les décider à la poursuivre avec confiance. Je devais en même temps me persuader que le Gouvernement britannique ne faillirait pas à ses engagements moraux et à ses promesses. »[1]

Bon, la tâche n’est pas évidente. Sans stratégie aucune ni visée à long terme, c’est beaucoup d’impro, des défaites où la dynamite est mouillée et des victoires à l’arrache. L’essentiel consiste en de la logistique : amener les ressources (hommes, chameaux, armes) à un endroit précis à un moment précis. Le reste du boulot, c’est de la parlote autour de montagnes de riz et de mouton : s’assurer que des tribus souvent hostiles marchent ensemble dans le même but. Les alliances changent sur le coup d’une victoire commune ou d’une rivalité ancestrale insurmontable – sans compter ceux qui soutiennent les Turcs l’instant d’avant ou celui d’après. Mais au final Lawrence n’est qu’un pion dans la stratégie d’Allenby qui pilote les troupes anglaises depuis l’Egypte, lui-même obéissant aux instructions du War Office à Londres.

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Poignard de T.E. Lawrence, exposition « Guerres secrètes », Musée de l’Armée

Et voilà. Moi, bêtement, je pensais qu’il avait fait plus. (Sept Oscars, quand même.) Ou qu’il avait pensé plus. Certes, son livre instruit sur les coulisses du monde, aide à comprendre mieux la situation dans cette région, montre le quotidien d’une action de guérilla. Mais c’est aussi une lecture qui renforce le cynisme. Ce que Lawrence veut, c’est la victoire. C’est tout. Sans idéal ni idéologie.

« Bien entendu nous combattions pour le triomphe des Alliés et, puisque les Anglais étaient leurs partenaires principaux, il faudrait en dernier ressort sacrifier les Arabes pour eux. » [2]

Tu parles d’un rebelle ! Pendant ce temps-là en Russie, les bolcheviks s’installent au pouvoir en parlant révolution, abolition de la propriété, droits ouvriers, séparation de l’église et de l’état. Lawrence, lui, ne se donne pas la peine d’invoquer de quelconques principes.

Il y a une chose cependant qui le sauve : sa lucidité. Lui-même se savait surestimé, il se qualifie de « soldat d’occasion » et ne manque pas d’honnêteté sur la place qui a été la sienne. Plus la campagne avance, plus il réalise qu’Allenby le considère comme quantité négligeable, au mieux diversion pour les Turcs et caution morale pour les Arabes. Conscient de cela, il oscille entre scrupules passagers et obéissance militaire, entre « Nous les Anglais » et « Nous les chefs arabes ». Il suffit de toute façon d’un peu d’action pour lui redonner entrain et énergie jusqu’à l’étape suivante, malgré ces moments déroutants où il quitte le combat impulsivement parce qu’il ne supporte plus la façon de faire des Arabes ou qu’il doit absolument aller se reposer là maintenant – très grande dame.

Tout de même, après les premiers succès, la mégalomanie pointe. Il décide de se constituer une garde personnelle : quatre-vingt-dix hommes à son service, des mecs super virils sachant bien monter le chameau, dûment payés (avec quel argent ? mystère) et venant de tribus différentes, détail important qui les empêche de se liguer contre lui et lui permet d’avoir une oreille dans tous les clans qu’il convoite.

« Leurs vêtements rappelaient une plate-bande de tulipes : toutes les couleurs de l’arc-en-ciel y figuraient à l’exception du blanc que je portais toujours : mes hommes en l’adoptant auraient cru prendre des libertés vis-à-vis de moi. »[3]

Trop gay !! Car Lawrence ne plaisante pas avec sa tenue. Elle doit toujours être de pure soie, d’une blancheur immaculée (déjà deux semaines en van et nos fringues étaient dégueulasses, alors il va pas nous faire croire ça), avec une ceinture or et cramoisi. Et donc, il a un harem, rien de moins. J’en entends qui soupirent : elle voit des gays partout, c’est pas possible. Attendez. Je redonne la parole au Colonel Lawrence. C’est à propos de deux jeunes hommes arabes.

« De pareilles amitiés aboutissent souvent à des amours entre hommes d’une profondeur et d’une intensité qui dépassent notre imagination. Tant que la liaison demeure innocente, elle s’affiche sans honte. Si la sexualité s’en mêle, elle crée entre les deux amis des liens faits de concessions mutuelles, tels que dans le mariage. »[4]

No comment.

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Evidemment le moment est mal choisi pour prévoir un roadtrip maintenant sur les traces de T.E. Lawrence entre Arabie Saoudite et Syrie. Alors on va tricher un peu et remonter en février 2011 quand je suis allée en Jordanie faire du tourisme avec ma tante pendant une semaine. C’était le début des Printemps arabes et partout où nous allions les télés tournaient sur Al-Jazira et le soulèvement en Lybie contre Khadafi.

D’Amman nous étions parties directement vers le sud du pays pour arriver dans la soirée au désert du Wadi Rum, associé dans tous les guides touristiques au nom de Lawrence d’Arabie. Il mentionne cet endroit à plusieurs reprises dans La Révolte arabe comme l’un des plus beaux qu’il a traversés et de fait, c’est magnifique. Moi, jeune et naïve, j’ai posé cash la question au guide qui nous accompagnait – non pas en van mais en 4×4 – dans le désert le lendemain : « Mais vous, vous l’aimez bien Lawrence ? »

Il était poli, j’étais sa cliente et il voulait m’emmener le soir dans un campement jouer de la guitare au coin du feu en regardant les étoiles alors il a juste haussé les épaules dans la veste en cuir noir qu’il portait par-dessus sa tunique blanche et dit : « Tu sais, c’est le grand-père de mon ami qui lui a appris comment survivre ici. » Disons qu’au mieux les Bédouins s’en foutent, au pire ils le méprisent. Encore un Blanc venu se mêler de ce qui ne le regardait pas.

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Le soir j’ai décliné sa proposition et ma tante et moi sommes restées avec la famille de Bédouins qui nous accueillait dans son campement pour la nuit. On voulait de l’authentique, du rustique, de la chèvre et du chameau et un patriarche qui vous scrute au réveil, par contre on n’avait pas prévu, dans ce joyeux moment après le diner où tout le monde se détend et essaie de communiquer, que des gamines et des gamins de quatorze ans sortiraient leurs téléphones portables pour nous montrer leurs photos – et que parmi celles-ci se trouveraient des photos d’armes achetées, vendues ou échangées par leurs cousins, connaissances ou amis. Ça, c’était authentique !

Du sud du pays nous sommes remontées jusqu’au nord, à Um Qays, dont Lawrence parle aussi lorsqu’il échoue à faire sauter un pont à proximité sur le Yarmouk. Sur les routes du pays, il y a des photos du roi Abdallah tous les dix mètres : Abdallah militaire, Abdallah en famille, Abdallah en costard, Abdallah en tenue traditionnelle, Abdallah à la plage etc. Des contestations ont d’ailleurs eu lieu en Jordanie aussi à cette période, mais comme souvent les touristes peuvent passer complètement à côté de l’actualité du pays qu’ils visitent et j’admets que ce fut le cas pour nous. Cependant, à mesure qu’on progressait vers le nord sur une route parallèle au Jourdain qui marque la frontière avec Israël puis avec la Cisjordanie, l’ambiance changeait. De plus en plus de soldats armés, de véhicules militaires et de panneaux donnant des consignes de sécurité en arabe et en anglais. Quelque chose de tendu dans l’air. Puis j’ai compris : Um Qays se trouve juste en face du plateau du Golan, à la frontière de la Jordanie avec Israël et la Syrie. Là, dans les collines fraiches et embrumées, les checkpoints sont nombreux et sur l’ancienne ville gréco-romaine des miradors avec caméras et barbelés surveillent les alentours.

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Nous ne sommes pas allées plus au nord mais Lawrence, lui, a continué jusqu’à Damas, l’horizon de la révolte, la place où il veut couronner Hussein roi des Arabes. Lorsqu’il y arrive, les Allemands ont mis le feu à la ville avant de la quitter.

« A chacun de ces fracas, la terre semblait s’ébranler ; nous levions les yeux du côté du nord et, dans le ciel pâle, nous apercevions des gerbes de points jaunes au moment où les obus, lancés à des hauteurs folles chaque fois qu’un dépôt explosait, éclataient à leur tour et que les débris se dispersaient en grappes de fusées. Je me tournai vers Stirling et murmurai : « Damas brûle ! », indigné à la pensée que comme rançon de sa liberté conquise la grande ville était en cendres. »[5]

Un siècle plus tard, Damas brûle encore.

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[1] Colonel T.-E. Lawrence, La Révolte dans le désert (1916-1918), Payot, 1928, p. 271

[2] Colonel T.-E. Lawrence, La Révolte dans le désert (1916-1918), Payot, 1928, p. 221

[3] Colonel T.-E. Lawrence, La Révolte dans le désert (1916-1918), Payot, 1928, p. 282

[4] Colonel T.-E. Lawrence, La Révolte dans le désert (1916-1918), Payot, 1928, p. 109

[5] Colonel T.-E. Lawrence, La Révolte dans le désert (1916-1918), Payot, 1928, p. 454