En repassant par la Lorraine

Le soir à Cernay ça sentait bizarre. On s’est dit au début que c’était une canalisation qui devait passer non loin du camping. Mais en ville ça sentait aussi bizarre. Une odeur âcre, persistante. On a compris le lendemain en reprenant la route quand on a longé une vallée – la vallée de la Thur – parsemée d’industries et d’usines. On a retrouvé cette même frontière de prospérité qu’entre la Meuse et la Moselle. Là, côté Alsace, il y a des embouteillages dans le sens inverse du nôtre pour aller à Mulhouse. Une ligne de TER double la route qui remonte la vallée. De nombreux camions s’arrêtent ou sortent des zones d’activité. Ça fourmille.

Mais quand on continue sur cette N66 et qu’après quelques virages en épingle on essuie une dernière averse et qu’on retrouve la Lorraine, les villages se font mornes et délaissés, les manufactures de textile sont à l’abandon, ça sent le bout du monde dans ces creux des Vosges.

A Vittel, où on s’offre le luxe d’aller aux thermes, c’est la même impression que résume Hélène : « C’était pour les jeunes… d’il y a longtemps. » On gare le van devant des hôtels fermés aux noms d’un autre temps, Bellevue ou Beaurivage. Le parc thermal est ravissant, il survit grâce au Club Med implanté là, mais ce jeudi après-midi est bien calme avec ses joueurs de pétanque âgés, ses kiosques en bois joliment peints, ses arabesques Second Empire. On ne croirait pas qu’ici même existait un camp de prisonniers pendant la Seconde Guerre…

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Maison natale de Jeanne d’Arc

Mais l’étape qu’on attend c’est Domrémy, sur les bords de la Meuse (qui nous avait manqué !). On veut voir la maison de Jeanne d’Arc, figure hyper à la mode pendant la Première Guerre et qui a aidé à réconcilier une France déchirée entre cléricaux et anticléricaux après la loi de 1905. D’ailleurs un livre sur les représentations de Jeanne d’Arc pendant la Grande Guerre nous accueille à la librairie et montre l’iconographie de l’époque, où la soldate devient un mythe protecteur et patriotique qui inspire, galvanise même, les combattants. Sa popularité deviendra telle qu’elle sera canonisée en 1920.

Bien sûr les adeptes de Jeanne d’Arc d’aujourd’hui ne font pas rêver.

« Mais c’est fou », je dis à Hélène sur la route. « Elle aurait tout pour être une icône féministe ou LGBT. Nous aussi on pourrait la récupérer ! »

Hélène me raconte la fois où elle a fait un exposé sur Jeanne d’Arc à l’école en oubliant volontairement de mentionner les visions. Le professeur n’a pas semblé apprécier. « Ah oui et j’aime aussi qu’elle ait été l’amie de Gilles de Rais. » Oui, le très vilain Gilles de Rais qui tuait et violait des enfants comme hobby.

De mon côté, ce n’est pas mieux : « Tu sais que dans ma famille ils sont persuadés qu’on descend de la famille d’Arc ? Genre du frère de Jeanne d’Arc. » C’est vrai, ma mère y croyait, un de ses oncles ayant fait des recherches généalogiques menant jusqu’ici – comme j’imagine tous les Lorrains.

Alors, nous y voici ! A Domrémy ou plus exactement Domrémy-la-Pucelle, car c’est le nom exact du village et ça me frappe d’un coup : est-on vraiment obligé de qualifier cette femme par son statut sexuel ? Elle a pris les armes, combattu, bravé le danger et les conventions sociales, subi une mort atroce et ce qu’on retient d’elle c’est qu’elle était vierge ? A-t-on un exemple dans l’histoire d’un Gontran-le-priapique, Henri-l’éjaculateur-précoce ou Sigisbert-qui-bande-mou ? Incroyable.

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En tout cas Domrémy n’est pas le repaire de fachos que je craignais. A la maison natale de Jeanne d’Arc ce sont les mêmes gens que nous croisons depuis deux semaines, des couples d’amis retraités avec les dames qui lisent tous les panneaux attentivement et les messieurs qui s’endorment devant les vidéos.

Dans les salles qui retracent la vie de Jeanne d’Arc et son époque, je m’étonne qu’elle soit devenue une icône à ce point patriotique vu qu’alors la France existait à peine. C’était plutôt un puzzle de duchés divisés entre Anglais, Normands, Bourguignons, Lorrains, etc, qui changeaient de main sans cesse. Ce n’est pas tant pour le royaume qu’elle s’est battue que pour son roi.

Et aussi semble-t-il, parce qu’elle aimait ça – au point de désobéir à son souverain, d’enfreindre la trêve qu’il avait décrétée et de partir guerroyer avec ses potes qui, eux, adoraient en découdre. Goût de la baston plus mysticisme religieux, un cocktail explosif.

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Jeanne d’Arc, c’est surtout une coupe de cheveux. Hélène a donné de sa personne.

 

Ou bien lui fallait-il à tout prix quitter cet endroit, cette plaine coincée entre deux coteaux, sans horizon ? C’est ce que je me demande en sortant. La Meuse coule au pied des pâturages de moutons qui cherchent l’ombre, fleuve qui égrène l’histoire d’un continent de Domrémy à Verdun, Sedan ou Maastricht et qui a reflété les rêveries d’un autre grand illuminé de notre culture, je pense à Rimbaud. Comme Jeanne : des visions, une « carrière » fulgurante et une envie d’ailleurs plus forte que tout. Et je pense aussi à Cendrars ; en 1913 il fait de la pucelle une prostituée dans « La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France. »

« Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »

 Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours

Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t’a nourrie du Sacré-Cœur contre lequel tu t’es blottie

Paris a disparu et son énorme flambée

Entre Domrémy et Vaucouleurs on passe du département des Vosges à celui de la Meuse. On retrouve les coteaux boisés, les tracteurs, les forêts, les villages endormis sous le ciel contrasté, lourd, nuageux.

A une quinzaine de kilomètres de là, dans les forêts autour de Bure, entre Meuse et Haute-Marne, se joue un autre combat, celui-ci bien de notre époque. Une dizaine de jours après notre passage, l’Assemblée nationale adopte avec un large consensus la proposition de loi qui prévoit d’installer là-bas un site de stockage géologique des déchets nucléaires les plus radioactifs. En fait pas n’importe quel site, mais LE site qui recevra à terme tous les déchets radioactifs les plus polluants du pays. Je ne mentionne pas ça pour polémiquer, ni même pour souligner les conflits d’intérêt en jeu ni la mort de deux techniciens qui travaillaient sur place, ni l’opposition locale et citoyenne que personne n’écoute. Un petit tour sur le site du Monde vous donnera un bon aperçu de la question.

C’est juste qu’en ayant vu tout ce que cette région a souffert, et notamment son sous-sol avec l’industrie minière, plusieurs guerres dont celle de 14 et ses tonnes de munitions encore enfouies – et maintenant ça. A l’écœurement de la guerre qui commence à s’emparer de nous après ces deux semaines de lignes de pierres tombales, de forêts couturées de tranchées, de mémoriaux froids, de cratères de mines et de métal rouillé, s’ajoutent les turpitudes du présent. Ce voyage a assez duré.

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Vaucouleurs

On boucle la boucle au camping municipal de Bar-le-Duc qui, ça ne s’invente pas, jouxte l’ancien QG de la Grande Guerre. Le bâtiment est aujourd’hui une médiathèque municipale dans le parc Marbeaumont, situé juste au commencement de la Voie Sacrée d’où les convois partaient pour Verdun.

La ville est en fête pour quelques jours à l’occasion d’un festival. Concerts, animations de rue, stands en train de se monter, l’ambiance est joyeuse et le cadre plutôt joli, avec la vieille ville au-dessus des deux bras de l’Ornain.

Au réveil on a droit à  un vrai temps meusien : humide, gris, luxuriant. La végétation exsude. On offre du café bien chaud à deux petits bikkhus tchèques arrivés là par hasard. Ils continuent vers Reims et ont passé la nuit sous des tentes pas bien solides. Est-ce qu’un jour ils se souviendront de ces deux lesbiennes françaises avec leur chien qui n’aimait pas le son de leur didgeridoo ?  Est-ce qu’ils se diront que l’UE c’est super et le mariage gay aussi ?

Ah, si on pouvait faire passer tout ça dans un café, comme un philtre d’espoir…