Les lesbiennes montent au front ! Le cas Stephen Gordon

            C’est un peu triste mais il n’y a que les lesbiennes (et quelques anglicistes) qui lisent Le Puits de Solitude, roman de Marguerite Radclyffe Hall sorti en 1928 et qui fut l’un des premiers à avoir pour héroïne une lesbienne – une « invertie », comme dit le texte. Bon, le titre l’indique, ce n’est pas une vision joyeuse joyeuse de l’homosexualité. Stephen Gordon souffre toute sa vie d’une grande haine de soi et ses amours seront toujours contrariées. Mais – et c’est ce qui nous intéresse aujourd’hui – il y a un moment cependant où elle se sent enfin acceptée dans la société : pendant la Guerre de 14.

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            A ce moment de l’intrigue, Stephen Gordon vit à Paris. Ecrivaine, elle a quitté l’Angleterre afin de retrouver l’inspiration. Comme on l’a mentionné pour le couple Wegener qui s’y réfugie à la même époque, Paris représente alors pour les personnes qu’on n’appelait pas encore LGBT un lieu de liberté et de tolérance. Puis la guerre survient. Coincée entre les hommes qui partent au front et les femmes qui restent à l’arrière, Stephen a du mal à trouver sa place et rentre en Angleterre s’engager comme ambulancière. Lors de son service, elle remarque ces autres femmes qui lui ressemblent :

            « Comme si elle avait en effet puisé courage dans la terreur même qu’était la guerre, plus d’une qui était semblable à Stephen s’était glissée hors de son trou et était venue à la lumière du jour ; elle était venue à la lumière du jour et avait fait face à son pays : « Eh bien, me voici, me prendrez-vous ou me laisserez-vous ? » Et l’Angleterre l’avait prise sans poser de questions…» [1]

            On sait ce que la Guerre a eu d’émancipateur pour les femmes ; Radclyffe Hall en fait un événement de légitimation et d’intégration de son personnage lesbien. Plutôt têtue, Stephen persiste à vouloir se rapprocher du front. Elle essuie refus sur refus, on n’envoie pas de femmes sur le front, il n’y a rien à faire pour elles là-bas. Puis aux derniers mois de la Guerre, elle intègre un groupe de femmes anglaises ayant créé une section d’ambulancières près de Compiègne. Et là, elle trouve l’amour en la personne de la jeune Mary Llewellyn. Coup de foudre sur fond de bombardements, de retraite allemande qui révèle des villages en ruines et de blessés qu’elles convoient des postes de secours aux hôpitaux – les postes de secours étant le plus près qu’elle approchera du front. Inavouée jusqu’à la fin de la Guerre, leur relation prend forme ensuite lorsqu’elles décident de vivre ensemble. Happy ending ? Pas vraiment. Après quelques années de vie commune, Stephen se sent coupable d’empêcher Mary de mener une vie dite normale et s’éclipse pour la laisser aux mains d’un vieil ami à elle. Bouh ! Trop triste.

            Radclyffe Hall a admis avoir forcé le trait dans le pathos afin de souligner l’urgence de sa cause. L’auteure eut au contraire de son héroïne une vie amoureuse bien remplie et assumée : après être restée plusieurs années avec une femme d’une vingtaine d’années de plus qu’elle, elle vécut jusqu’à la fin de sa vie avec la cousine de celle-ci, qu’elle trompa notoirement avec une émigrée russe. Il semble qu’elle n’ait pas été en France pendant la Guerre mais elle avait à disposition un modèle parfait pour cette partie de l’histoire : son amie Toupie Lowther.

          Tenniswoman, escrimeuse, haltérophile, motarde, riche et lesbienne, Toupie Lowther était juste trop cool. A quarante-trois ans, elle met en place lors de la Grande Guerre le groupe de femmes ambulancières dont s’inspire Radclyffe Hall dans son roman : la Hackett-Lowther Ambulance Unit.

            Fin janvier 1918, c’est une belle équipe qui arrive à Creil. Après des mois de suspens, elles ont obtenu l’autorisation du GQG et sont incorporées à l’Armée française sous l’acronyme SSY3 avec un officier de liaison dédié, le sous-lieutenant Victor Chatenay. Elles portent l’uniforme et reçoivent une solde. Traitées comme des hommes, payées comme des hommes.

            Et elles ne failliront pas, ces femmes dont la plupart ont également exercé à l’arrière des lignes du front oriental ou dans des hôpitaux anglais ou belges, et que voilà au volant de leurs quelques trente véhicules financés par des donateurs privés. Les deux premiers mois, elles transfèrent les morts et les blessés de l’hôpital d’évacuation de Creil vers les hôpitaux de l’arrière. Mais ce n’est pas assez près du front pour Toupie Lowther, qui à force d’insister obtient que son équipe officie cette fois des postes de secours avancés vers l’hôpital d’évacuation. Elles sont maintenant basées à Compiègne, aux premières loges pour l’offensive du Printemps durant laquelle les troupes allemandes donnent tout en espérant prendre de cours les Alliés avant l’arrivée des renforts américains.

            Les semaines d’après elles suivent les mouvements du front, reculant de vingt kilomètres quand les Allemands avancent, avançant à nouveau à mesure que les Alliés regagnent du terrain. Elles poursuivent leur mission, gazées et bombardées au même titre que les autres soldats, conduisent par tranches de vingt-quatre puis de quarante-huit heures, le jour dans les nids-de-poule et sous les avions allemands, la nuit sans éclairages autorisés. Après les premiers succès alliés, l’unité change d’affectation encore une fois à la demande de leur vibrionnante cheffe afin de rester au plus près du front lors de l’offensive finale qui mènera les Allemands à capituler. Elles passeront ensuite quelques semaines en Allemagne comme force d’occupation après la fin des combats et l’unité ne sera dissoute qu’en 1919.

             On connait la chanson : « Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé… » De fait, Radclyffe Hall et Lowther s’éloignent après la sortie du roman à la fin des années 1920. Lowther clame avoir été utilisée comme modèle pour Stephen, Radclyffe Hall et sa compagne nient en bloc.

           Le livre fait scandale dès sa parution en Angleterre, où il sera interdit – alors qu’il semble aujourd’hui bien chaste et moralisateur. Pourtant les arguments utilisés contre lui auront la vie dure : danger moral, dépravation, obscénité pas tant dans la représentation d’un personnage « inverti » que dans le plaidoyer pour la reconnaissance de son identité et de ses droits. Imprimé en France, Le Puits de solitude traverse cependant la Manche pour braver la censure. Mais c’est une fois sorti aux Etats-Unis qu’il connaitra un grand succès dans les années 1930.

            Vers la fin du livre, Radclyffe Hall s’essaie à quelques prédictions. Dans sa boule de cristal, voici comment elle voit l’avenir des lesbiennes :

            « Quant aux femmes qui avaient travaillé pendant la guerre, elles avaient donné un exemple à la génération nouvelle, et cela, en soi, devait être une récompense. Elle avait entendu dire qu’en Angleterre beaucoup d’entre ces femmes s’étaient mises à élever des chiens à la campagne. »[2]

            Bien, on sait ce qui nous reste à faire !

Les femmes qu’on a mentionnées ici étaient anglaises. Mais nous avons eu aussi notre Toupie Lowther, ou plutôt la version ange noir, en la personne de Violette Morris. Suite au prochain épisode…

Et on est parties sur les traces de l’unité SSY3 aux alentours de Compiègne, c’est ici.

Le site http://toupielowther.com/index.html (en anglais) offre un travail passionnant et passionné sur la vie de Toupie Lowther, où nous avons puisé de précieuses informations.

[1] Marguerite Radclyffe Hall, Le Puits de solitude, L’Imaginaire, Gallimard, p. 356

[2] Idem, p. 532