Tirésias & co

Il n’y a pas que la guerre dans la vie.

Il y a l’art aussi, l’amour, la liberté, tout ça ! 1916, destination riche en ébullitions, en avant-gardes, en manifestes, dans des directions aussi éclatées qu’une fragmentation cubiste, futurisme d’un côté, Proust de l’autre.

C’est là que je me dirige un vendredi après-midi de juin voir l’expo « Guillaume Apollinaire – Le regard du poète » au musée de l’Orangerie.

Je dois l’avouer, je connais mal Apollinaire, je réalise alors que je traverse le jardin des Tuileries sous un ciel gris et qu’en contrebas la Seine ne cesse de monter, menaçant de déborder dans les jours qui viennent. Les images de Nemours et Montargis inondées tournent en boucle à la télé, on a vu aussi Chambord sous l’eau, le Louvre est exceptionnellement fermé ainsi qu’Orsay et le Grand Palais. Les touristes errent dans les Tuileries en cherchant des plans B dans leurs guides. L’Orangerie, elle, reste ouverte mais j’ai tout de même un petit pincement au coeur en descendant au niveau -2, situé sous le niveau de l’eau et très près du fleuve. Un enregistrement d’époque m’accueille : la voix du poète chantonnant « Sous le pont Mirabeau coule la Seine… »

Apollinaire, on l’a croisé au bout du Chemin des Dames. On suivait le parcours indiqué sur un dépliant. Une stèle en son hommage était signalée mais il nous a bien fallu faire trois fois le tour du périmètre, entre bois et champs, sous l’œil d’un lièvre moqueur, pour la trouver finalement au bord d’une petite route qui s’enfonce dans le Bois des Buttes en contrebas de la crête. On connait ces photos d’Apollinaire le crane bandé ; c’est ici qu’il a été blessé par un éclat d’obus.

J’avais emprunté les Poèmes à Lou à la bibliothèque. Et j’avoue une autre chose : tant l’image de la femme que le discours amoureux me paraissent classiques, lisses. De la poésie galante. Cendrars le lui reproche d’ailleurs, d’avoir écrit des poèmes d’amour alors qu’il était au front, lui qui se targue dans La main coupée : « Au front, j’étais soldat. J’ai tiré des coups de fusil. Je n’ai pas écrit. [Je suis un vrai mec, moi.] »

IMG_20160608_153951[1]
Détail du tableau de Chagall « Hommage à Apollinaire » (1913)

Après sa blessure, réformé, Apollinaire reprend en 1916 un texte de jeunesse qui sera joué l’année suivante à Paris. Et attention, question image de la femme, on est à des années-lumière du lyrisme amoureux des Poèmes à Lou. La première tirade de Thérèse, qui deviendra Tirésias, ouvre la pièce ainsi :

« Non monsieur mon mari / Vous ne me ferez pas faire ce que vous voulez /

Je suis féministe et je ne reconnais pas l’autorité de l’homme. »

            Bon, Apollinaire prévient dès le prologue : son propos est avant tout nataliste et si Les mamelles de Tirésias militent pour une cause, c’est bien celle de la démographie. Il faut repeupler la France ! Thérèse, une fois devenue Tirésias, disparait pour ainsi dire et c’est son mari qui est au centre de la pièce, enfantant tout seul en une journée plus de 40 000 enfants. Il s’agit d’une fantaisie assez barrée, prémices assumées du surréalisme, mais qui offre quelques scènes jouissives pour un lecteur ou une lectrice du 21ème siècle.

IMG_20160608_153716[1]
Street art engagé du 7ème arrondissement

Apollinaire, quand il reprend Tirésias en 1916, fréquente un couple d’artistes du Danemark arrivé à Paris en 1912, fuyant l’opprobre. Elle s’appelle Gerda Wegener. Peintre et illustratrice prisée, elle participe à de nombreuses revues anti-allemandes dès le début de la Guerre, prenant parti en dépit de la neutralité de son pays d’origine pour celui qui lui a offert la liberté. Elle peindra notamment Apollinaire en couverture de la revue humoristique « La Baïonnette », le poète de retour du front, croix de guerre au poitrail, accueilli joyeusement par une marraine de guerre (et un chat).

            Elle vivra vingt ans à Paris aux côtés de son époux-épouse, Einar Wegener devenu Lili Elbe, connu pour être l’un des premiers hommes à avoir été opéré pour changer de genre. S’il ne m’arrive pas très souvent de ressentir du patriotisme, c’est quand même une fierté que la France ait été un refuge pour les Wegener. Comme pour Apollinaire et Cendrars d’ailleurs, l’un né russe et l’autre suisse, qui obtiendront tous deux la naturalisation en 1916. Une fierté, oui, que ce soit à Paris que le Tirésias d’Apollinaire ait croisé Lili Elbe en devenir.

            L’histoire des Wegener vous dit quelque chose ? C’est normal, elle vient d’être adaptée au cinéma (The Danish girl) et Alicia Vikander a reçu une avalanche de prix pour son interprétation de Gerda, dont l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle, mettant en lumière cette artiste morte dans l’anonymat et la pauvreté. Le film édifie un genre de mythe fondateur, faisant de Lili Elbe une création commune de Gerda et Einar. On suit sa genèse au plus près, du jeu de travestissement d’un mari qui pose pour sa femme aux opérations novatrices qu’il-elle choisira de subir malgré les risques élevés.

            Un siècle plus tard, où en sommes-nous ? Qu’en est-il des descendant-e-s de Tirésias et de Lili Elbe ?

Il y a deux semaines justement, de l’autre côté du fleuve, l’Assemblée Nationale a voté dans la loi « Justice du 21ème siècle » un amendement concernant le changement d’état-civil des personnes trans. [La loi a été définitivement adoptée en octobre]. Ce n’est pas un brusque progressisme de notre classe politique qui a motivé ce texte, ça serait trop beau, mais plutôt la menace de se faire encore taper sur les doigts par la Cour européenne des droits de l’Homme. Alors que c’est possible en Irlande, en Argentine, en Norvège ou en Colombie de faire une simple déclaration administrative, la France a opté pour le maintien d’une procédure judiciaire – avec certes moins de contraintes, notamment médicales. Bref, même si c’est mieux que rien, ça reste très timide.

           Il n’y a en apparence pas grand-chose à voir au Bois des Buttes. Les chemins de promenade sont barrés. Le sol encore remué des combats d’il y a cent ans. On prend une photo de la stèle d’Apollinaire et on s’en va. Mais si l’on tend l’oreille, là, on entend comme un air de luttes germées en parallèle des combats sanglants mais écloses ailleurs, plus tard – et pour certaines encore à éclore.

img_20160617_1524101