Artois panorama, part 1 : Vimy cent ans après

Cette année pour le week-end de Pâques on a passé quatre jours entre Arras et Lens. Les routes de la Première Guerre nous ont emmenées bien loin, au cœur d’une région à l’histoire douloureuse hier comme aujourd’hui. Imaginez, un mélange de Verdun et d’Hayange. Comme c’était trop long et trop dense de tout vous raconter d’un coup, on a découpé en 4 épisodes. Voici le premier, direct dans le vif du sujet à Vimy, haut lieu de l’amitié franco-canadienne.

 

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            En effet ce printemps on commémore le centenaire de la bataille de Vimy, une des rares victoires obtenues en quatre ans de conflit par les Alliés – plus exactement par les Canadiens. Vous avez peut-être vu les images de Hollande et Trudeau durant les célébrations. C’est donc un passage obligé pour nous.

            Mais d’abord, Vimy c’est où ? Dans le Pas-de-Calais, une crête comme beaucoup de sites Première Guerre, située entre Arras et Lens. Deux heures et quart de route pour nous ce vendredi matin, puis on se gare sur un des parkings du site et on reprend les bonnes habitudes : Hélène se met aux fourneaux et Ruby et moi on va se dégourdir les pattes. Il y a quelques groupes de jeunes Canadiens qui pique-niquent sur la pelouse, même si ça caille un peu (mais ils sont Canadiens, ils s’en fichent). Je tiens Ruby assez serré car le site accueille de nombreux… moutons. Des très mignons moutons qui donnent tout de suite un aspect doux et paisible aux anciens champs de bataille. Je vais les voir de plus près (sans Ruby), ils paissent en famille, une mère me jette un regard genre « t’approche pas de ma progéniture » et protège son agneau. Ils sont là pour entretenir la pelouse, vu que c’est un peu risqué de se lancer en tondeuse dans les trous d’obus et les tranchées où il reste des tas de trucs dans le sol. Du coup, la question me traverse l’esprit : c’est déjà arrivé qu’il y ait des moutons qui sautent ? Genre méchoui instantané ?

            Bienvenue à Vimy !

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            Il y a cent ans presque jour pour jour, des dizaines de milliers d’hommes de ce jeune pays qu’était le Canada s’élancent selon un plan de préparation au cordeau et un bombardement exhaustif et systématique des positions ennemies. Un chaos qu’on a du mal à imaginer, des destructions massives à un endroit où on pensait que trois ans de combats avaient déjà tout détruit. Pour le Canada, ce 9 avril 1917 est encore maintenant la journée la plus meurtrière de son histoire. C’est aussi la première fois que des soldats de toutes les provinces canadiennes combattent côte à côte sous le même commandement et c’est pour ça que Vimy est considéré comme un moment fondateur pour eux.

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            On commence la visite au centre d’interprétation ouvert depuis même pas une semaine. Comme on a pu le voir en Pologne cet hiver, chaque pays a son propre récit de la Première Guerre, sa propre vision et donc sa propre mémoire. Guerre de libération pour certains, d’indépendance pour d’autres ou encore d’occupation, de résistance ; mémoire de vainqueur gagnant, de vainqueur dévasté, de vaincu humilié… Bref, chacun fait à sa sauce.

            La sauce canadienne, en tout cas dans ce mémorial flambant neuf, est 100 % patriote. Sans exalter le combat, elle ne le questionne pas non plus. Avec une pédagogie et une scénographie très claires, elle présente les parcours personnels de ces hommes et femmes ordinaires venus jusqu’ici dans un récit plein d’humanité et de respect, et retrace bien sûr l’histoire de cette bataille dont le point culminant n’est pas tant la victoire que l’unité d’un pays en train de se faire.

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            Une grande baie vitrée donne sur quelques tranchées reconstituées qu’on va visiter ensuite (coucou les moutons) et où on se dit qu’on commence peut-être à en avoir trop vu : « Non mais les tranchées du Vieil-Armand, c’était vraiment les plus prenantes, non ? Là, c’est un peu trop propre quand même. Regarde, c’est du béton sur les côtés. » Promis si un jour on fait un article intitulé « Les 10 plus belles tranchées du front occidental », ça sera le signe qu’il faudra s’arrêter.

            Mais le plus spectaculaire reste à venir : cette grande esplanade qui mène au gigantesque monument d’un blanc éclatant avec ses statues allégoriques qui se découpent sur le ciel. Deux piliers de quarante mètres de haut qui représentent la France et le Canada. Pour moi il évoque un genre de gouffre, un puits sans fond où les soldats tombent à l’infini. Dans le genre, il claque vraiment.

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            Un peu en retrait, se tient un monument aux morts de la Division Marocaine. Parce qu’avant la victoire de 1917, Vimy a été âprement (mais quand je dis âprement, c’est très très âprement) disputée pendant les trois premières années du conflit. En juin 1915, la Division Marocaine réalise une percée tellement surprise dans le front allemand que les renforts, pris de court, arrivent trop tard. Du coup, c’est le fiasco et Vimy reste aux mains des Allemands. Le monument rappelle que la Division n’avait de marocaine que le nom et qu’elle intégrait en réalité des soldats d’environ cinquante nationalités différentes. Dont un certain écrivain suisse qui obtiendra la naturalisation en 1916 grâce à son engagement dans la Légion : Blaise Cendrars, un de nos chéris.

            Au pied du monument canadien se déroule la plaine de Lens. Une plaine plate sur laquelle se lamente la madone du Canada en deuil, un vaste panorama où s’élèvent seulement quelques pyramides grises sur l’horizon : les terrils. Soudain tout s’emboite. On comprend toute l’importance de cette crête, c’est là devant nous : les mines, le charbon. On embrasse d’un coup d’œil les causes et les conséquences de ces combats terribles, inhumains. Ça ne nous est pas arrivé aussi clairement depuis le début de ce projet. Tout est si proche, si imbriqué, comme si on pouvait lire l’histoire des lieux juste en les regardant. Il faut qu’on aille dans cette plaine, il faut voir ça de plus près.

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            L’an dernier, le mémorial terre-neuvien de Beaumont-Hamel, dans la Somme, avec son impressionnant caribou qui surplombe l’ancien champ de bataille, était un des premiers sites que nous visitions. En réalité, les Canadiens ont été partout sur le front. Mais Vimy reste un lieu spécial, emblématique, un peu comme Verdun pour nous ou la Somme pour les Anglais. Dans les villages alentour, la présence canadienne se remarque aux noms des rues, des commerces, aux expos qui fleurissent, centenaire oblige.

            Avant de quitter le mémorial, je ressors le vieil appareil argentique de ma mère pour photographier les stèles du Cimetière canadien n°2 dans l’idée de faire ce bestiaire qui me trottait dans la tête depuis l’an dernier. Ensuite, on reprend la route vers Arras.

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